{"id":70,"date":"2021-01-06T12:01:11","date_gmt":"2021-01-06T11:01:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.locus-solus.org\/?page_id=70"},"modified":"2021-01-06T12:01:11","modified_gmt":"2021-01-06T11:01:11","slug":"recit","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/recit\/","title":{"rendered":"R\u00e9cit"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_4319_00_640.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-71\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_4319_00_640.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_4319_00_640-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_4319_00_640-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Premier&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Ma m\u00e8re nourrissait les oiseaux du ciel.\nElle portait un b\u00e9ret rouge, un mod\u00e8le unique, \u00e0 l\u2019\u00e9clat jamais retrouv\u00e9 qui d\u00e9fiait la grisaille de l\u2019hiver. On l\u2019observait du haut des toits, on suivait ses moindres mouvements et la route pr\u00e9cieuse, le balancement de son cabas charg\u00e9 de grain, un cabas us\u00e9, perc\u00e9 qui se vidait par \u00e0 coups, comme par caprice, non seulement sur les trottoirs, mais partout o\u00f9 elle allait, dans les ascenseurs, \u00e0 la pharmacie, sur les moquettes impeccables des banques, des administrations; elle laissait toujours derri\u00e8re elle un discret sillage dor\u00e9, quelques grains r\u00e9pandus comme si elle avait d\u00fb, contre toute attente, fertiliser les lieux.\nDiscr\u00e8tement suivie, voire pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, l\u2019espace de sa marche \u00e9tait peupl\u00e9 de vols, de pr\u00e9sences, si bien que je la rencontrais le plus souvent, surtout vers la fin de sa vie, dans un tourbillon c\u00e9leste d\u2019atterrissages, d\u2019envols, de roucoulements qui \u00e9voquait irr\u00e9sistiblement pour moi certaines vies de saints ou encore certains attributs mythologiques qui me mettaient sur la voie d\u2019une intuition profonde que je ne parvins \u00e0 d\u00e9chiffrer qu\u2019apr\u00e8s sa mort.\nElle se privait durement pour acheter le bl\u00e9, l\u2019orge, le mais qui lui\u00a0\nservaient \u00e0 faire \u00absa tourn\u00e9e\u00bb. Elle marchait beaucoup, tout le tour du quartier. Elle \u00e9tait pauvre et fatigu\u00e9e. Je la grondais\u00a0\ndoucement, mettant entre elle et moi un foss\u00e9 d\u2019incompr\u00e9hension. D\u00e9termin\u00e9e et solitaire, elle ne m\u2019\u00e9coutait pas et s'\u00e9chappait de la chaleur de son logis, pour nourrir ses amis venus du ciel qui l\u2019attendaient.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Second&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il la suivait<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Il la suivait depuis un moment d\u00e9j\u00e0 et ne pouvait rien dire encore, sinon qu\u2019elle traversait souvent, comme pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ombre des fa\u00e7ades et retrouver le p\u00e2le soleil d\u2019hiver. Il l\u2019avait suivie sans y penser, sans doute un d\u00e9tail, un mouvement. A pr\u00e9sent, il se rendait compte que c\u2019\u00e9tait la seule passante valable, la seule qui puisse m\u00e9riter son attention.\n\nElle marchait vraiment comme une f\u00e9e, souple comme l\u2019eau et lui aurait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 chaque carrefour, \u00e0 chaque difficult\u00e9 de la chauss\u00e9e s\u2019il n\u2019avait employ\u00e9 \u00e0 la suivre toute sa puissance de chasseur.\nD\u2019ailleurs, il croyait la conna\u00eetre, il l'avait d\u00e9j\u00e0 vue, yeux ferm\u00e9s, immobile dans un jeu de miroirs .\nIl aimait les femmes et cette onde positive le pr\u00e9c\u00e9dait. Car, avec les femmes il aimait tout et surtout sa ville qu\u2019il c\u00e9l\u00e9brait d\u2019un pas ferme, \u00e9lastique, de pi\u00e9ton solitaire. Il ouvrait l\u2019espace de toute la force de son corps projet\u00e9, de toute la joie de son corps \u00e0 jamais lanc\u00e9 sur les traces de pistes fra\u00eeches, magn\u00e9tiques qui l\u2019entra\u00eenaient au loin, jusqu\u2018aux ultimes limites de la cit\u00e9. Sa ville \u00e9tait sa musique et il \u00e9tait son instrument. Il l\u2019\u00e9coutait sonner, r\u00e9sonner au gr\u00e9 de son d\u00e9sir et son d\u00e9sir \u00e9tait itin\u00e9raire, une carte brouillonne, color\u00e9e de r\u00eaves et de rencontres. Pour une chevelure qui brillait au loin, il escaladait les murs, traversait les cours et les jardins d\u00e9rangeant le monde clos, subtil des chats et des oiseaux surpris dans leur royaume. Pour parler comme on s\u2019abreuve, il s\u2019arr\u00eatait dans ces endroits o\u00f9 il fait chaud, o\u00f9 le vin para\u00eet meilleur, o\u00f9 les id\u00e9es s\u2019entrechoquent et se consument. Il laissait partout des \u00e9tincelles. C\u2019\u00e9tait son pourboire. De grandes tra\u00een\u00e9es de paroles qui faisaient leur chemin. Il disparaissait, emportant avec lui la ti\u00e9deur d\u2019une petite qui s\u2019\u00e9tait assise sur ses genoux.\n\nElle \u00e9tait pauvre et t\u00e2chait de l\u2019oublier le plus souvent possible, marchant tr\u00e8s droite avec la lenteur d\u2019une reine. Elle bravait le froid dans des robes d\u00e9su\u00e8tes que des femmes pareilles \u00e0 elle-m\u00eame avaient port\u00e9 jadis, le temps d\u2019une autre splendeur. L\u2019hiver, elle frissonnait, mais la soie, le cr\u00eape tenaient bon et s\u2019enroulaient en plis sages autour de sa jeunesse.\nElle portait des bas. Ils \u00e9taient noirs, moir\u00e9s, soyeux. Trop chers pour elle.\nDes reflets mauves. L'\u00e9clat nerveux d\u2019un cr\u00e9puscule. Quelques grammes de m\u00e9lancolie qu\u2019elle mettait \u00e0 tremper le soir dans l\u2019eau mousseuse d\u2019une bassine. Dans ce m\u00e9lange laiteux, ils ondulaient, s\u2019\u00e9tiraient comme de fins serpents gris, ensevelis qu\u2019elle rep\u00eachait, rin\u00e7ait avec pr\u00e9caution. lls s\u00e9chaient la nuit sur le paravent. Le matin, heureuse d\u2019avoir prolong\u00e9 d\u2019un jour leur fragile existence, elle les faisait glisser lentement, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre sur toute la longueur de sa jambe dans une man\u0153uvre d\u00e9licate, pour les hisser tr\u00e8s haut comme de fins pavillons sur la blancheur de ses cuisses.\n\nElle avait l\u2019impression, parfois, que c\u2019\u00e9tait sur la lumi\u00e8re que se jouait sa vie. Oui, certains soirs, ce pile ou face au cr\u00e9puscule quand l\u2019ombre s\u2019abattait comme un filet sur les vitres du caf\u00e9. Quand les n\u00e9ons dress\u00e9s contre la nuit projetaient au dehors l'\u00e9clat ambigu des reflets.\nOn voyait alors des silhouettes inconscientes d\u00e9river lentement comme du bois flott\u00e9 le long de cet aquarium bariol\u00e9, puissamment \u00e9clair\u00e9.\nLe dedans, le dehors n\u2019avaient alors plus d\u2019importance, seul le froid \u00e9tait une fronti\u00e8re.\nQuelquefois un sourire s'allumait sur la surface r\u00e9fract\u00e9e des miroirs, multipliant un charme \u00e9tir\u00e9 qui passait, venu de nulle part, une image glissante que l\u2019on ne pouvait retenir.\nOn pouvait boire alors dans des tasses minuscules une amertume bon march\u00e9. Un semblant de chaleur demeurait encore dans l\u2019\u00e9troite porcelaine o\u00f9 les doigts resserraient leur \u00e9treinte. Assis \u00e0 la m\u00eame table et si proches, sa m\u00e9lancolie tenait compagnie \u00e0 l\u2019hiver.\nSa chambre, au dernier \u00e9tage, semblait suspendue, une sorte de nacelle blanche, id\u00e9ale pour guetter les nuances du ciel. Quasiment vide, mais le balancement de la lumi\u00e8re qui entrait souveraine par la fen\u00eatre sans rideaux.\nDepuis son lit, son quartier g\u00e9n\u00e9ral, elle \u00e9tudiait, dessinait, peignait les variations sourdes du gris, travaillant le rythme; acc\u00e9l\u00e9ration, \u00e9tirement, d\u00e9chirure qui laissaient \u00e9chapper la fuite acide du bleu. Mais toujours revenait l\u2019insipide livr\u00e9e grise qui elle-m\u00eame se d\u00e9robait, travaill\u00e9e par les gargouillements solaires comme ces rideaux de sc\u00e8ne fr\u00e9missants qui finissent toujours par s\u2019ouvrir.\nElle emportait ces banals prodiges en redescendant vers la ville sept \u00e9tages plus bas. L\u00e0-haut, le soleil lac\u00e9rait la chair glissante des nuages, arrachant des lambeaux humides et jetait son or sur les toits. Ici personne ne levait vraiment la t\u00eate. Si elle avait l\u2019air de sortir de nulle part, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 cause de sa longue intimit\u00e9 avec le ciel, de ces images qui flottaient autour d\u2019elle et s\u2019enroulaient \u00e0 ses mouvements comme des bracelets invisibles. A cause de ces brouillards, de ces nuances qui soutenaient sa d\u00e9marche, l\u2019air vibrait autour d\u2018elle comme la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9, comme le reflet des arbres qu\u2019emporte la rivi\u00e8re. Elle avan\u00e7ait le long des grandes avenues.\n\nJuana \u00e9tait espagnole.\nPetite et fine, des gestes doux et pr\u00e9cis, elle \u00e9tonnait par des yeux immenses, scandaleusement profonds dans son visage de poup\u00e9e qui la mettaient \u00e0 part.\nSon regard \u00e9tait si intense que l\u2019on oubliait ses traits r\u00e9guliers, que l\u2019on glissait sur eux dans un travelling qui ressemblait \u00e0 une fuite. Peut-\u00eatre le savait-elle, car le plus souvent, elle ne montrait que des paupi\u00e8res rondes et parfaites. Un sourire l\u00e9ger semblait r\u00e9pandu sous sa peau, sa bouche \u00e9tait un fruit brillant qu'elle orientait toujours vers la lumi\u00e8re. C\u2019est ainsi que les hommes l\u2019apercevaient \u00e0 la terrasse des caf\u00e9s ou traversant des rues qu'elle rendait d\u00e9sertes par sa pr\u00e9sence.\nCertains s\u2019arr\u00eataient, saisis, sensibles au sortil\u00e8ge. Certains la suivaient. D\u2019autres passaient leur chemin, emportant malgr\u00e9 eux l\u2019impression d\u2019un vertige qu\u2019ils t\u00e2chaient d\u2019oublier. De jeter comme un papier froiss\u00e9, importun. Mais il y avait toujours quelqu\u2019un qui l\u2019attendait. Un inconnu, jeune ou vieux, plant\u00e9 sur le trottoir. Quand son d\u00e9sir, pareil \u00e0 un encens d\u00e9lectable lui parvenait, elle se penchait vers lui pareille \u00e0 une fleur de tournesol et ouvrait les yeux.\n\n\nLui, \u00e9tait de ceux qui per\u00e7oivent la chute d\u2019une feuille sur l\u2019asphalte et qui ressentent appuy\u00e9e \u00e0 leur souffle la pointe de cette agonie, de ceux qui acc\u00e9l\u00e8rent et redoublent d\u2019ardeur dans la dure mar\u00e9e des gens press\u00e9s, de ceux qui traversent des flux compacts, des eaux fades, lanc\u00e9 au coude \u00e0 coude dans une course insens\u00e9e, \u00e0 contre-courant de la foule acheteuse, m\u00e9canique, plongeant et disparaissant comme une b\u00eate marine pour rejaillir plus loin, radieux dans la lumi\u00e8re.\n\nElle marchait avec vigueur. Librement. Il devinait un murmure, un bruissement, la musique impossible qu\u2019il poursuivait en vain. Il pensait \u00e0 ses jambes,aux deux colonnes de ses jambes quand sous l\u2019asile de sa robe, ses cuisses se rencontraient, faisant jaillir \u00e0 chaque pas comme un coup d\u2019archet, ces \u00e9tincelles de chair ti\u00e8de qui l\u2019oppressaient comme un orage.\n\nElle se retourna brusquement.\nPourquoi me suivez-vous? Il lui sourit du bord des yeux, comme un enfant surpris, puis de toute sa bouche, de toute sa joie en d\u00e9couvrant ce visage qu'il n'attendait plus .\nElle se remit en marche. Il savait \u00e0 pr\u00e9sent pourquoi il la suivait, mais peut-\u00eatre l'avait-elle toujours pr\u00e9c\u00e8d\u00e9.\n<\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/fenetre_96.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-72\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/fenetre_96.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/fenetre_96-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/fenetre_96-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Troisi\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Tout brillait<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Tout brillait dans l\u2019enceinte sacr\u00e9e de la lumi\u00e8re. On aurait dit qu\u2019une couronne d\u2019all\u00e9gresse, tiss\u00e9e par la fuite des jours avait \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e du haut du ciel et que les oiseaux,t\u00e9moins lucides de ce prodige ne pouvaient contenir leur joie.\nC\u2019\u00e9tait un jour d\u2019\u00e9t\u00e9. Le drap bleu pendu entre deux arbres \u00e9tait sec depuis longtemps. A peine gonfl\u00e9 de vent, presque immobile, il rappelait le ciel qui d\u00e9ployait son \u00e9clat entre les branches.\nElle aurait d\u00fb se m\u00e9fier. Apr\u00e8s cette vieille maison, vaste et nue, peupl\u00e9e seulement de pl\u00e2tres, d\u2019\u00e9preuves qui s\u00e9chaient, silhouettes blanches adoss\u00e9es aux murs blancs, bustes, corps fantomatiques, il y avait ce potager, ce carr\u00e9 de terre meuble et prolifique, regorgeant de formes comestibles avec cet air de satisfaction qu\u2019avait l\u2019air d\u2019avoir chaque sillon, un endroit pr\u00e9cis d\u00e9coup\u00e9 dans un espace \u00e0 l\u2019abandon. Des ronces, des broussailles, un grand noyer hirsute et d\u00e9ploy\u00e9, le tout cern\u00e9 par le jaune \u00e9tincelant d\u2019un champ de tournesol. Mais elle \u00e9tait incapable de r\u00e9fl\u00e9chir, trop \u00e9mue d\u2019\u00eatre chez lui, dans ce jardin dont il \u00e9tait absent.\nElle \u00e9tait impatiente, inqui\u00e8te de le revoir, mais d\u2019abord \u00eatre seule.\nCourir, immobile \u00e0 ce premier rendez-vous. Se d\u00e9barrasser de ses v\u00eatements,confier son corps au soleil. Ce corps trop blanc, ce corps lointain qui lui \u00e9tait devenu presque \u00e9tranger \u00e0 cause du froid, \u00e0 cause de l\u2019engourdissement, des habitudes d\u00e9testables de la longue saison d\u2019hiver qui obligeaient \u00e0 couvrir, \u00e0 ensevelir la radieuse et charnelle mati\u00e8re.\nLe drap bleu \u00e9tait id\u00e9al.\nElle s\u2019 allongea comme on se jette \u00e0 l\u2019eau, dans un crissement d\u2019herbe, plongeant dans l'ineffable couleur blonde, a\u00e9rienne, agit\u00e9e de pollen.\u00a0\nLe vent remuait doucement les branches, et les branches balan\u00e7aient leurs soies d\u2019ombre et de lumi\u00e8re. Sans fin tombaient sur ses yeux de cruelles aiguilles d\u2019or, suivies par des mains de foug\u00e8res dont la fra\u00eecheur se d\u00e9robait pour revenir encore. Elle \u00e9tait sous la tutelle d\u2019un arbre magnifique. Un noyer sombre et de belle ramure qui rayonnait, ignor\u00e9 derri\u00e8re la maison.\nSon corps et son esprit dormaient, \u00e9troitement unis, ils dormaient sous un arbre. Pourquoi se r\u00e9veiller? Pourquoi? Un poids. Un poids d\u2019os aigus; un squelette plus grand qu\u2019elle, des mots et des gestes rudes qui n\u2019avaient pas de sens et la maintenaient au sol. Il \u00e9tait l\u00e0, l\u2019homme qu\u2019elle attendait. Avec ses caresses maladroites, ses paroles qui ne la concernait pas, ses mains avides. Il cherchait l\u2019effraction. Qu\u2019il trouva sans son aide.\nQuelques mouvements plus tard, il se relevait, abandonnant sa chair, sa silhouette menue sur le carr\u00e9 bleu. Elle sentit le fourmillement de son sang. Elle \u00e9tait vivante. Elle pensa aux herbes hautes des talus que l\u2019on foule et qui se redressent lentement. Elle avait juste besoin d\u2019eau, d'eau froide sans pens\u00e9es inutiles. Elle ne le reverrait plus. Son sac \u00e9tait l\u00e0. Intact. Elle longea le champ de tournesols. Les grandes fleurs jaunes \u00e9taient solides et leurs c\u0153urs noirs, \u00e9normes se tournaient dans la m\u00eame direction pour lui montrer la route. Simple, d\u00e9serte, elle serpentait parmi les collines. Elle emplit largement ses poumons de l\u2019odeur des foins coup\u00e9s et se pr\u00e9para \u00e0 marcher. Il y aurait bien quelqu\u2019un. Une voiture allait s\u00fbrement passer.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Quatri\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La lumi\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">La lumi\u00e8re du petit matin n\u2019\u00e9pargnait aucun d\u00e9tail.\u00a0\nImmobile dans sa cuisine d\u00e9vast\u00e9e, un chat sur les talons, elle regardait la porte battre doucement, r\u00e9v\u00e9lant par \u00e0 coups le jardin, la pluie fine qui veloutait les feuilles. En s\u2019ouvrant, elle jetait sur le seuil des paquets d\u2019air vif, bourr\u00e9s d\u2019automne qui contrariaient le front chaud, douce\u00e2tre des lieux, un m\u00e9lange urbain de caf\u00e9, de parfums chers, de cigarettes.\nElles ne devaient pas \u00eatre loin. Les chiens des fermes voisines aboyaient toujours au passage de leur voiture cahotante. Deux fleurs exquises, ivres encore qui s\u2019enfuyaient avec le jour. Il lui semblait que leurs d\u00e9fauts \u00e9taient comme autant de parures, comme \u00e0 certains oiseaux, un vif et beau plumage peut servir d\u2019innocence. Et de leurs rires, de leurs paroles \u00e9bouriff\u00e9es, mains aux cheveux, bracelets clinquants, longues volutes d\u00e9ploy\u00e9es, elle gardait l\u2019impression d\u2019un myst\u00e8re toujours recommenc\u00e9 Bien s\u00fbr, \u00e0 leur arriv\u00e9e, le vieil ours attir\u00e9 par la lumi\u00e8re \u00e9tait sorti de son trou. Flairant la chair fra\u00eeche, il \u00e9tait apparu, la lippe charmeuse, de pr\u00e9cieuses bouteilles sous le bras. En bon voisin,en habitu\u00e9, il avait sorti la vaisselle, tous les verres et m\u00eame l\u2019arri\u00e8re-garde, les vieux services et leurs vestiges, toutes les merveilles d\u00e9pareill\u00e9es \u00e0 l\u2019abri des placards et jusqu\u2019aux verres bariol\u00e9s des enfants. Il devait dormir \u00e0 pr\u00e9sent, \u00e9tal\u00e9 sur son lit d\u2019ogre, charpent\u00e9 \u00e0 l\u2019ancienne ; elles, fragiles et froiss\u00e9es filaient sur la route, baignant dans une m\u00eame lassitude.\n\nElle leur avait demand\u00e9 de lui raconter une histoire. Ce qu'elles voudraient. Une histoire. Elles ne comprenaient pas.\nVous pouvez inventer dit-elle\nMais pour ton livre, tu ne voulais pas de vraies histoires?\nCela n'existe pas, r\u00e9pondit-elle. C'est comme Louise..\nEt quoi Louise, elle n'existe pas?\nBien s\u00fbr que si. Est-ce que Louise triche lorsqu'elle arrange ses cheveux?\nIl y eut un silence.\n-Regarde la prendre des \u00e9pingles, tordre ses m\u00e8ches, les enrouler au-dessus de sa t\u00eate, les enrouler comme un tissu vivant, dans un mouvement qu'elle a d\u00e9cid\u00e9, ordonn\u00e9, croyant alors avoir tout dit.\nFille sage, lisse dit la coiffure. Et cette coiffure, c\u2019est ce qu\u2019elle montre d\u2019elle- m\u00eame. Une masse travaill\u00e9e, inoffensive.\nMais qu\u2019elle se retourne, sa nuque, la ligne de ses \u00e9paules, ce morceau d\u2019elle, si\n\u00e9mouvant, parle dans son dos, la trahit, la voici vuln\u00e9rable et tout cet \u00e9chafaudage savant, l\u2019\u00e9treinte pr\u00e9cise des \u00e9pingles ne sert qu\u2019\u00e0 la r\u00e9v\u00e9ler davantage. C\u2019est un peu\ncomme les histoires, on peut les reprendre, les inventer, les oublier, elles racontent toujours autre chose. Pour toute r\u00e9ponse, Louise secoua brusquement la t\u00eate, lib\u00e9rant le flot dor\u00e9, \u00e9lastique de sa chevelure et ce fut le commencement.<\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0287_00_640_2_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-73\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0287_00_640_2_1.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0287_00_640_2_1-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0287_00_640_2_1-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Cinqui\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Cela faisait<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Cela faisait longtemps qu\u2019elle n\u2019avait pas d\u00e9plac\u00e9 la table \u00e9troite, son fin vaisseau pr\u00e8s de la fen\u00eatre, vers la lumi\u00e8re, vers les flots bienfaisants qui ravivaient ses yeux et son esprit.\nIl fallait rouvrir cette trappe fid\u00e8le, trop n\u00e9glig\u00e9e, \u00e9carter cette force inerte qui pesait sur son c\u0153ur. La man\u0153uvre \u00e9tait difficile car il fallait tout r\u00e9apprendre. M\u00eame ses doigts \u00e9taient engourdis, tout grin\u00e7ait maladroitement. Ses pens\u00e9es, comme un danseur raide et sans gr\u00e2ce s\u2019\u00e9lan\u00e7aient vers la sc\u00e8ne p\u00e2le du papier d\u2019o\u00f9 ne venait aucun secours. Elle \u00e9tait son seul public, un public exigeant et railleur qui l\u2019obligeait \u00e0 l\u2019exercice, \u00e0 tra\u00eener ce stylo lourd comme un ch\u00eane, \u00e0 tirer la ligne des mots sur le clavier comme un filet soluble toujours recommenc\u00e9 dont les mailles glissantes lui \u00e9chappaient.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Sixi\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait presque<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">C\u2019\u00e9tait presque l\u2019\u00e9t\u00e9, on leur avait pr\u00eat\u00e9 une chambre pour la nuit. Dans une villa, avec des murs blancs et une \u00e9ternelle odeur de r\u00e9sine. Les volets \u00e9taient rest\u00e9s ouverts et la lune se tenait haute et pleine sur le balcon D\u2019abord il y avait eu ce coin rose, transparent, \u00e0 peine imprim\u00e9 sur le ciel, comme un motif appliqu\u00e9 sur la douceur du soir. Puis lentement dans le jour effac\u00e9 elle avait regagn\u00e9 ses contours et sa force laiteuse avait roul\u00e9 sur eux.\nD\u00e9j\u00e0 quelque chose n\u2019allait plus. Les mots, les gestes n\u2019y pouvaient rien. Cette fois encore, il y avait eu combat,lutte ardente, la noble folie des amants. Mais le sommeil emportait tout cela.\nIl \u00e9tait nu, couch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9, dans la froide et fondante lumi\u00e8re qui brillait sur sa peau Le corps balay\u00e9 d\u2019ombres, messages silencieux qui glissaient sur lui comme une onde. Et elle l\u2019avait regard\u00e9 comme on regarde un paysage nouveau, le c\u0153ur oppress\u00e9 soudain par son souffle r\u00e9gulier. Quelque chose d\u2019impalpable, tapissait les murs, repoussait les angles. Elle aurait d\u00fb le suivre. Dormir. Mais elle gisait \u00e9veill\u00e9e dans une flaque de lune. Nue elle aussi, consciente de sa lassitude et du poids de son corps. Elle se leva sans comprendre et fut surprise d\u2019\u00eatre si l\u00e9g\u00e8re et d\u2019avancer comme en r\u00eave vers le fluide argent\u00e9 qui venait du jardin. Un espace minuscule avec de grands arbres et des broussailles enchev\u00eatr\u00e9es. Elle ne pouvait aller bien loin et s\u2019accroupit pour arroser la terre, respirant entre ses cuisses ce parfum qui r\u00e9sistait comme une \u00e9nigme. Il y avait un banc de pierre, un de ces bancs anciens qui incitent au repos. Elle s\u2019y allongea et fut saisie par le froid min\u00e9ral de sa couche;elle replia les jambes, les cheveux r\u00e9pandus sur un tapis de feuilles. Ses genoux \u00e9taient joints, brillants, polis comme des cailloux, antennes rondes captant la lune.\nEt puis un bercement, la houle; ses seins soulev\u00e9s, palpitants.\nElle \u00e9tait devenue nacelle, voile blanche dans la nuit noire, nacre dans la nacre. Eblouie, emport\u00e9e par le ciel lact\u00e9, baign\u00e9e de flux divin, sans couleur, par la lymphe du monde vers\u00e9e \u00e0 l\u2019infini. Des mots, des images, des gestes oubli\u00e9s tourbillonnaient sans fin. Elle rit et pleura, ouverte comme un fruit m\u00fbr, pr\u00e9cipit\u00e9e vers sa connaissance. Quand elle se releva, le c\u0153ur velout\u00e9 par un calme \u00e9trange, elle traversa la chambre et emporta ses v\u00eatements pour ne plus jamais revenir.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Septi\u00e8me&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gare<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">La gare \u00e9tait uniform\u00e9ment grise. Une masse engourdie sous un ciel de m\u00e9tal. Le soleil trop t\u00f4t disparu se couchait sans gloire. Quelques \u00e9clats d\u2019argent basculaient dans la nuit. Il faisait froid. C\u2019\u00e9tait un soir de gr\u00e8ve, le d\u00e9but du printemps.\nLa voix qui sortait du haut-parleur semblait lasse, d\u00e9tach\u00e9e. Il \u00e9tait question d\u2019horaires, de correspondances. Les voyageurs bougeaient \u00e0 peine, glac\u00e9s, moroses, comme si cette voix ne concernait qu\u2019une part lointaine d\u2019eux-m\u00eames \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de leur attente. Certains fixaient les rails, au loin, comme si leur regard avait eu le pouvoir de tirer le train, de l\u2019amener jusqu\u2019\u00e0 eux, de faire cesser d\u2019un coup, l\u2019attente, le froid, l\u2019insupportable solitude.\nD\u2019autres otages, d\u2019autres victimes consentantes arrivaient sans fin, \u00e0 flux continu et se pla\u00e7aient, s\u2019immobilisaient sur l\u2019\u00e9chiquier invisible des quais. Dans le jour finissant leurs silhouettes devenaient impr\u00e9cises et se fondaient telles des briques vivantes dans la p\u00e2le muraille d\u2019un voyage immobile.\nChez elle, au dernier \u00e9tage, derri\u00e8re les grandes baies vitr\u00e9es, il faisait bon. De longues suites de nuages jetaient en passant leur \u00e9clat sur les murs. Les plantes s\u2019illuminaient,vertes et blondies et donnaient l\u2019impression d\u2019un sourire, puis cela retombait. La lumi\u00e8re glissait, emport\u00e9e, mais elle avait besoin d\u2019y croire. La chaleur cr\u00e9ait l\u2019illusion.\nCela faisait des heures qu\u2019elle s\u2019occupait de son corps. Chaque centim\u00e8tre carr\u00e9 avait atteint sa perfection. Elle \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent l\u00e9g\u00e8re et soyeuse, nerveuse comme un cheval de course. Elle avait rendez-vous. Enfin quelqu\u2019un devait venir. Il viendrait chez ceux qui l\u2019avaient invit\u00e9e. Elle allait le voir et dessinait en s\u2019habillant des arabesques d\u2019impatience.\nElle avait entendu parler de cette histoire de gr\u00e8ve et s\u2019en fichait. Elle se d\u00e9brouillerait, comme toujours.\nElle portait ce qu\u2019elle avait de mieux. Un tailleur rose \u00e0 m\u00eame la peau. Les deux pi\u00e8ces du v\u00eatement se rejoignaient, merveilleusement solidaires. Elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019aise l\u00e0-dedans, cette sorte de caresse cousue \u00e9pousait ses formes, les glorifiait.\nApr\u00e8s la porte, l\u2019ascenseur, l\u2019immeuble. Elle sortit en courant dans l\u2019air glac\u00e9. La vitesse, son d\u00e9sir posaient un manteau sur ses \u00e9paules, elle n\u2019avait pas froid.\nIl la rep\u00e9ra tout de suite en haut des escaliers et commen\u00e7a \u00e0 tr\u00e9mousser. C\u2019\u00e9tait un vieux bonhomme. Il crachait des mots dans la fum\u00e9e blanche de sa barbe mal taill\u00e9e. Il se d\u00e9hanchait en la regardant.\nDe l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du quai, elle n\u2019entendait pas, mais elle sentait son regard la transpercer comme un harpon. Il se servait \u00e0 pleines mains, puisant des tr\u00e9sors dans le coffre de sa jeunesse. Son d\u00e9hanchement s\u2019accentua. Il chantait maintenant avec les paroles d\u2019une langue inconnue, balan\u00e7ant bruyamment son corps d\u2019ours.\nMalgr\u00e9 l\u2019affluence, les voyageurs s\u2019\u00e9taient \u00e9cart\u00e9s. Il \u00e9tait seul \u00e0 pr\u00e9sent au milieu d\u2019un cercle.\nSoudain elle eut froid, sa chair ti\u00e8de \u00e9tait vuln\u00e9rable et frissonnait sous les dentelles, son tailleur lui parut d\u00e9risoire. Elle avait r\u00eav\u00e9 de printemps et un vent mauvais, tourbillonnant, mordait sa chaleur. Pourtant ce soir, on lui avait souri, des passants avec leurs yeux la remerciaient.\nLe vieux se mit \u00e0 geindre, fort, de plus en plus fort.\nElle voulut bouger mais n\u2019y parvint pas comme si la foule dont elle \u00e9tait le grain de lumi\u00e8re, le point rose au coin du tableau le lui interdisait.\nUn train rapide glissa soudain et l\u2019emporta avec les autres, laissant au loin un faune antique \u00e9gar\u00e9 dans une autre \u00e9poque, un autre lieu.\nPersonne ne savait le nommer, il n\u2019y avait plus de nom pour ses exc\u00e8s perdus dans l\u2019indiff\u00e9rence. Il n\u2019existait pas.\nPourtant assise dans la lumi\u00e8re violente du wagon, la nymphe qu\u2019il avait c\u00e9l\u00e9br\u00e9e si \u00e9trangement frissonnait encore.<\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Crons2013011600141.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-74\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Crons2013011600141.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Crons2013011600141-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Crons2013011600141-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Huiti\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Un moment d\u00e9j\u00e0<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Cela faisait un moment d\u00e9j\u00e0 que la vie la trimballait et qu\u2019elle trimballait sa vie, bien assez pour laisser tra\u00eener derri\u00e8re elle un sourire qu\u2019elle maintenait avec constance comme la flamme d'un briquet sous le vent.\nElle \u00e9tait de ceux que les histoires affectionnent. Pas seulement les siennes, avec cet app\u00e9tit de circonstances et de climats, et surtout cette imprudence qui faisait d\u2019elle un personnage disponible, une h\u00e9ro\u00efne obscure qui tous les jours faisait ses pages avec des r\u00e9cits tendres et cruels comme s\u2019il en pleuvait. Il lui arrivait tant de choses. Mais elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9couter, de percevoir des bruits infimes sous la cro\u00fbte des mots et elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 tout recueillir. Tous ces morceaux d\u2019existence qu\u2019on disait sans int\u00e9r\u00eat \u00e9taient pr\u00e9cieux pour elle. Certains venaient la voir pour s\u2019en d\u00e9barrasser.\n\nEt d\u2019autres histoires lui parvenaient. D\u00e9bris \u00e9pars, bois flott\u00e9s d\u00e9rivant dans la conversation. Elle les rep\u00e9rait vite,triant les mat\u00e9riaux, s\u2019\u00e9tonnant que l\u2019on p\u00fbt jeter si facilement ces morceaux palpitants de vie,arrach\u00e9s aux pr\u00e9cieuses biblioth\u00e8ques de la m\u00e9moire. A moins qu\u2019il ne s\u2019agisse d\u2019un acte lib\u00e9rateur, d\u2019une confession \u00e0 bon compte, sans relation avec le degr\u00e9 d\u2019intimit\u00e9 qu\u2019elle entretenait avec son interlocuteur. Quelquefois elle \u00e9tait une amie, quelquefois personne ou si peu, simplement une oreille ou l\u2019apparence d\u2019une attention. Et elle recevait sans distinction aucune, diamants et d\u00e9tritus port\u00e9s par la banalit\u00e9 m\u00eame du r\u00e9cit. Ou encore, le causeur favorisait tel \u00e9l\u00e9ment qu\u2019elle jugeait sans int\u00e9r\u00eat alors que seule sa mani\u00e8re de raconter importait.\nChacun dessinait une g\u00e9ographie particuli\u00e8re, des mots, des expressions revenaient, des \u00eeles, des archipels \u00e9mergeaient l\u2019invitant au voyage; pourtant, ce n\u2019\u00e9taient encore que des fragments, des paroles \u00e9chapp\u00e9es, incompl\u00e8tes. D\u2019ailleurs, jusqu\u2019\u00e0 quel point pouvait-on raconter? M\u00eame les r\u00e9cits les plus d\u00e9taill\u00e9s laissaient un sentiment \u00e9trange. Rien n\u2019\u00e9tait achev\u00e9, tout \u00e9chappait \u00e0 l\u2019attention, \u00e0 commencer par celle du causeur que tout trahissait, sa voix, ses gestes et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de son regard.\nElle savait bien qu\u2019un jour elle allait recueillir ce bric-\u00e0-brac, toutes ces confidences, ces objets perdus, cass\u00e9s, abandonn\u00e9s. toutes ces laves en fusion \u00e0 pr\u00e9sent refroidies, tous ces parapluies inutiles dormant sur les \u00e9tag\u00e8res, elle en ferait quelque chose.\nEt puisque la r\u00e9alit\u00e9 se d\u00e9robait, que personne ne connaissait le d\u00e9but ou la fin de l\u2019histoire,elle pouvait l\u2019inventer et ce serait le seul moyen de rendre un peu de dignit\u00e9 \u00e0 ces moments perdus.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Neuvi\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00eave<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Il arrive parfois que le sommeil abandonne en se retirant le pur objet d\u2019un r\u00eave et d\u00e9pose dans les marges grises du r\u00e9veil la forme intacte d\u2019un joyau.\nCe matin l\u00e0, je gardai le souvenir de deux \u00eatres p\u00e2les,\u00a0\nun homme et une femme unis par un profond silence.\nIls \u00e9taient nus. Presque identiques. Entre eux, une invisible danse de foug\u00e8res. Des vibrations color\u00e9es, instables. Nage ou vol je ne sais, ils \u00e9voluaient dans l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9trange d\u2019un aquarium aux lourdes vagues. Sans fin et sans ordre, les teintes sourdes d\u2019un kal\u00e9idoscope balayaient leur nudit\u00e9.\nSe faisant face, ils semblaient vouloir se rapprocher, mais \u00e0 mesure que leurs mains se d\u00e9pliaient dans un signe d\u2019appel, un courant myst\u00e9rieux les \u00e9loignait l\u2019un de l\u2019autre . Ils ne pouvaient se rejoindre, mais \u00e0 chaque tentative leurs corps devenaient translucides et \u00e9clairaient faiblement les masses d\u2019ombre de leur monde.\nSoudain quelque chose apparut dans le lointain, port\u00e9 par un \u00e9pais brouillard. Quelque chose d\u2019\u00e9norme, au-del\u00e0 de toute vraisemblance. C\u2019\u00e9tait une biblioth\u00e8que magistrale, ployant sous les livres et progressant avec la puissance d\u2019un navire. Elle s\u2019arr\u00eata et je songeai \u00e0 ces arbres charg\u00e9s de fruits et croulant sous leur poids. Chacun des volumes semblait \u00eatre \u00e0 sa place, si intimement log\u00e9 dans les grands rayonnages qu\u2019il semblait y avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u.\nUn courant semblait aspirer les amants, les emporter vers cet asile. Je les vis soudain, main dans la main, progresser \u00e0 l\u2019horizontale vers le grand vaisseau de bois. Je les vis perch\u00e9s qui me regardaient. Ils souriaient. Je crus distinguer un geste d\u2019adieu, puis dans un remous d\u2019encre et d\u2019\u00e9cume, ils disparurent, clandestins lumineux parmi les livres.<\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_A_1236_024_640_2_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-75\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_A_1236_024_640_2_1.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_A_1236_024_640_2_1-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/KIF_A_1236_024_640_2_1-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Dixi\u00e8me&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ton air grave<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">J\u2019aime ton air grave. Ton air grave et pudique. Ton corps est allong\u00e9. Tu as la taille \u00e9troite. Tes \u00e9paules sont larges mais s\u2019effacent de lassitude. Elles s\u2019inclinent sous le poids d\u2019un fardeau. Tu ressembles \u00e0 un grand arbre malmen\u00e9 qui s\u2019\u00e9lance pourtant. Le plus souvent tu ne dis rien et puis tu parles longuement. On oublie la toison noire, arrogante de ta poitrine qui remonte jusqu\u2019\u00e0 ton col, balaie ton air modeste. Ainsi s\u2019exprime ta puissance, par irruption. Je prends cela comme un message personnel. Puis-je d\u2019ailleurs faire autrement? J\u2019appartiens \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce qui te regarde et peut-\u00eatre \u00e0 celle qui te voit.\nMais d\u00e9j\u00e0 tes yeux m\u2019appellent. Doux, enfantins. Ils refusent l\u2018amour. Tu tournes sur ton axe dans un vertige et me contemple.\nQuand retrouveras-tu l\u2019orgueil de ton sexe m\u00eame aupr\u00e8s des gar\u00e7ons? Tu as go\u00fbt\u00e9 \u00e0 mon miel et mon miel t\u2019effraie comme si au-del\u00e0 de ce bien tu redoutais quelque chose de plus consid\u00e9rable. Tu as peur, tu m\u2019appelles, l\u2019air s\u2019\u00e9lectrise en ta pr\u00e9sence. Les autres sont des eaux fades qui clapotent autour de moi. Tu es la vague qui secoue mon embarcation et je contemple, fascin\u00e9e, les grands cercles que font l\u2019eau.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Onzi\u00e8me&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un songe<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">La vie est un songe, on l\u2019a dit depuis longtemps. On peut le r\u00e9p\u00e9ter sans comprendre, l\u2019int\u00e9grer \u00e0 la conversation, sourire pour soi au plaisir de la citation. Et puis un jour on se r\u00e9veille, on regarde ses mains avec une envie vague de pleurer sans bien savoir pourquoi. On se demande ce que l\u2019on a v\u00e9cu, ce qu\u2019il en reste. Des bribes, des d\u00e9tails infimes flottent dans un ensemble qui se d\u00e9robe. Des histoires. Sans que la volont\u00e9 intervienne elles viennent nous visiter.\nLe corps, lui suit son chemin. Il \u00e9volue dans un sch\u00e9ma pr\u00e9vu d\u2019avance et vous laisse orphelin de vous-m\u00eame. Une autre identit\u00e9 vous est donn\u00e9e, un d\u00e9guisement nouveau. Les cadres, les structures servent \u00e0 accompagner cette douleur, \u00e0 conduire cette m\u00e9tamorphose.\nNous n\u2019avons que ce que nous pouvons cr\u00e9er, tout ce qui sort de nous dans la joie ou dans la douleur. Les mots pour issue, les histoires comme un rais de lumi\u00e8re sous la porte. Des histoires perdues, v\u00e9cues, invent\u00e9es, des histoires \u00e0 \u00e9changer.\nIl nous reste quelques fus\u00e9es, quelques ballons. Nous pouvons jouer, les envoyer o\u00f9 nous voulons. Et pourquoi pas? Quelle importance? Puisque la vie est un songe.<\/pre>\n\n\n\n<p><strong>Douzi\u00e8me&#8230;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Partir<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">Partir, se lever. Demander au gar\u00e7on de caf\u00e9 aux tempes blanchies depuis combien de temps il travaille ici. Se demander si on l\u2019a connu. Laisser l\u2019\u00eele derri\u00e8re soi. Retrouver le flux des passants, la ville grondante charriant son \u00e9nergie. S\u2019engouffrer parmi tant d\u2019autres dans un boyau, marcher, se laisser trier par des tapis roulants, par la grande usine de traitement qui agglom\u00e8re, s\u00e9pare les grains... Conserver la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du fleuve, de la lumi\u00e8re, cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 emprunt\u00e9e aux \u00e9l\u00e9ments subtils, \u00e9pars de la vieille cit\u00e9. Etre reconnue parfois pour cela, cueillie par un regard. Avancer, une main invisible sur les \u00e9paules; la beaut\u00e9 entrevue, quelques particules de gr\u00e2ce d\u00e9pos\u00e9e. Dans les yeux, les pens\u00e9es, le feu des joues, la d\u00e9marche.\n\nQuelqu\u2019un au bout du pont, quelqu\u2019un devenu vieux vous reconna\u00eet. Quelques paroles, un salut, la marche comme un enl\u00e8vement. Revenir \u00e0 l\u2019\u00eele.\n\nGlissement. Terre foul\u00e9e, parall\u00e8les du ciel. Sentir la pl\u00e9nitude. L\u2019eau au bord du quai se plisse. Le temps aussi se plisse et se d\u00e9ploie. L\u2019escalier, les marches, ces marches l\u00e0, celles des seize ans. Des po\u00e8mes, des chansons offertes aux lourdes vagues quand passaient les p\u00e9niches; de pleins navires qui vous d\u00e9visageaient. Petites filles de Paris aux pieds \u00e9clabouss\u00e9s, jetant tout, leurs c\u0153urs \u00e0 la Seine, leurs go\u00fbters aux moineaux, jetant tout vraiment, \u00e0 ne rien conna\u00eetre et \u00e0 tout pressentir on peut tout jeter. Restait la joie, rapport\u00e9e dans des foyers mornes; ils ne voyaient rien, ils ne comprenaient pas. Pourtant les gamines changeaient, il y avait quelque chose. Mais rien de grave, elles \u00e9taient sages et faisaient leurs devoirs. Pourtant Notre-Dame, le fin vaisseau de l\u2019\u00eele, le temple, si longtemps contempl\u00e9 les entra\u00eenait; il n\u2019\u00e9tait pas immobile, ni entrav\u00e9, il fendait les flots dans un tourbillon. Rouge,vert, jaune satur\u00e9 de bleu, les couleurs vibraient. Elles recevaient le long message amplifi\u00e9 par le vent qui secouait ces \u00e9clats lumineux comme un chien fou. Il apportait la musique contenue dans les arbres, la secr\u00e8te musique \u00e9touff\u00e9e, amicale, fraternelle, celle qui manque \u00e0 nos r\u00eaves. Il y avait tout alors.\n\nIl avait fallu se battre durement pour maintenir un peu, rien qu\u2019un peu de cet \u00e9veil. Quasi morte, m\u00e9canique, endormie dans des mar\u00e9cages ou encore perdue, l\u00e0 o\u00f9 des courants puissants d\u00e9faisaient ses forces, elle prenait au hasard sa respiration, luttant toujours. Et aujourd\u2019hui, humblement, elle venait saluer ces lieux. Et elle pouvait encore boire la lumi\u00e8re et ressentir le friselis de l\u2019eau.\n<\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0088_00_640_3_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-76\" srcset=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0088_00_640_3_1.jpg 640w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0088_00_640_3_1-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.locus-solus.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/100_0088_00_640_3_1-600x450.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Treizi\u00e8me&#8230;<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La truite<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">De l'eau jusqu'aux genoux il caressait la truite. Il la tirait doucement, patiemment hors de son trou. Le ciel \u00e9tait bas, d'un blanc laiteux et s'accrochait aux branches. Il faisait froid pour la saison. Les cris plaintifs des oiseaux soutenaient l'immobilit\u00e9. Elle le regardait,son grand corps maigre pataugeait dans l'eau glac\u00e9e. Soudain il hurla;\n-Je l'ai eue, je l'ai eue! Il tenait par les ou\u00efes la truite qui se d\u00e9battait. Il l'\u00e9touffa sans difficult\u00e9.\n-Va chercher du bois, d\u00e9p\u00eache-toi, dit-il.\nElle s'enfon\u00e7a dans la for\u00eat. Des feuilles mortes encore intactes recouvraient le sol. La terre \u00e9tait boueuse, elle ramassa ce qu'elle pouvait, un maigre butin de brindilles. Pourtant il r\u00e9ussit \u00e0 faire du feu. Il \u00e9tait agenouill\u00e9 et soufflait doucement, \u00e0 petit bruit sur un point minuscule, sans cesse menac\u00e9 par la vapeur qui sortait du foyer. La flamme prit racine et s'\u00e9leva vaillamment.\n- Encore du bois,tu vois bien qu'il en manque!\nIl y avait de la braise \u00e0 pr\u00e9sent. Il d\u00e9posa la truite sur une pierre. Sa robe iris\u00e9e \u00e9tait follement belle. Il avait fallu ce sacrifice pour l'admirer.\n-Tu as faim?\nElle re\u00e7ut dans ses mains un morceau de chair br\u00fblante. Ce n'\u00e9tait pas seulement bon.\nC'\u00e9tait diff\u00e9rent. Elle n'avait jamais rien connu de semblable? Qui \u00e9tait cet homme? De quoi s'agissait-il?\nTout \u00e0 l'heure il lui parlait. Et puis il s'\u00e9tait mis \u00e0 p\u00eacher \u00e0 mains nues. A allumer un feu apr\u00e8s la pluie. Il \u00e9tait s\u00e9rieux comme un animal. Il ne ferait l'amour qu'en certaines circonstances. Pour l'instant il mangeait. La truite n'\u00e9tait pas si grosse, il savourait chaque bouch\u00e9e.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premier&#8230;\u00a0 Ma m\u00e8re Ma m\u00e8re nourrissait les oiseaux du ciel. Elle portait un b\u00e9ret rouge, un mod\u00e8le unique, \u00e0 l\u2019\u00e9clat jamais retrouv\u00e9 qui d\u00e9fiait la grisaille de l\u2019hiver. On l\u2019observait du haut des toits, on suivait ses moindres mouvements et la route pr\u00e9cieuse, le balancement de son cabas charg\u00e9 de grain, un cabas us\u00e9, perc\u00e9<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/recit\/\">Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-70","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/70","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=70"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/70\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":77,"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/70\/revisions\/77"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.locus-solus.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=70"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}